« LA FRANCE EST UN PAYS PERDU » : LE DIAGNOSTIC TERRIFIANT D’UN PRIX NOBEL

Oui Lo Canard vient de l’apprendre, et c’est un vraie et parodique exclusivité mondiale et planétaire. C’est dans son vaste bureau surplombant la capitale grecque, avec l’Acropole en arrière-plan, que le professeur Anthon Vivaldius, économiste grec et prix Nobel imaginaire, a accepté de recevoir notre journaliste de Lo Canard Lé Noir.
À 74 ans, cet éminent spécialiste des crises économiques et des défaillances institutionnelles pensait avoir tout vu. Il avait étudié l’effondrement de nombreuses économies, les crises de la dette et les faillites d’États.
Mais rien ne l’avait préparé au cas français.
« Nous autres Grecs avons inventé la tragédie il y a vingt-cinq siècles. Mais je dois reconnaître que les Français ont réussi à la perfectionner. Chez nous, elle se jouait dans les théâtres. Chez eux, elle se joue quotidiennement à l’Assemblée nationale. »
Le professeur esquisse un sourire avant de reprendre son sérieux.
« La France est un pays perdu. Et le plus extraordinaire, c’est qu’elle possède encore tous les moyens de ne pas l’être… »
Un pays riche qui manque d’argent pour tout
« Lorsque j’ai commencé mon étude, j’étais persuadé que la France connaissait une crise économique comparable à celle que la Grèce avait traversée. J’ai découvert une situation beaucoup plus étrange. »
Le professeur sort un épais dossier.
« La France est l’une des grandes puissances économiques mondiales. Elle possède une agriculture développée, une industrie de haute technologie, des entreprises internationales, des infrastructures remarquables et une population assez qualifiée. »
Il marque un silence.
« Pourtant, elle manque d’argent pour les hôpitaux, pour les écoles, pour la justice, pour la police, pour les prisons et pour ses infrastructures… »
Notre journaliste lui demande comment il explique cette contradiction.
« C’est précisément ce qui m’a fasciné ! La France consacre une part considérable de sa richesse nationale aux dépenses publiques et continue pourtant d’expliquer à ses citoyens qu’il manque de l’argent partout. »
Puis il ajoute :
« Dans un pays pauvre, le manque d’argent est un problème économique. En France, c’est devenu de l’art… de l’ART administratif. »
Le génie français : prélever des impôts sur les impôts
C’est toutefois le système fiscal français qui a provoqué chez l’économiste son plus grand étonnement.
« La France est incontestablement une puissance mondiale dans un domaine : l’invention du prélèvement obligatoire. Aucun pays au monde ne prélève aussi bien l’impôt que la France. Vous êtes dans ce domaine des GÉNIES! »
Le professeur poursuit :
« Vous percevez un salaire ? Vous payez. Vous achetez quelque chose ? Vous payez. Vous possédez une maison ? Vous payez. Vous vendez un bien ? Vous payez. Vous donnez un héritage? vous payez. Vous consommez du carburant ? Vous payez. Vous créez une entreprise ? Vous payez. Vous réalisez des bénéfices ? Vous payez encore. »
Il éclate de rire.
« Et si, après avoir payé tout cela, il vous reste un peu d’argent, rassurez-vous : l’administration française finira probablement par inventer un dispositif pour comprendre pourquoi. »
Le professeur estime que la véritable innovation française ne réside pas dans la taxation elle-même, mais dans sa capacité à se renouveler indéfiniment.
« Dans les autres pays, lorsqu’une taxe ne rapporte pas suffisamment, on s’interroge sur son efficacité. En France, on réfléchit à une taxe complémentaire. »
Il poursuit :
« Votre pays a réussi à transformer la fiscalité en une science presque autonome. Il existe des taxes, des surtaxes, des contributions, des prélèvements, des cotisations, des droits, des redevances et des contributions exceptionnelles qui finissent parfois par devenir permanentes. Bref… Si l’on pouvait taxer l’imagination fiscale, la France rembourserait sa dette colossale en trois semaines. »
Le pays où tout est gratuit… mais où personne ne sait qui paie
Le professeur aborde ensuite ce qu’il considère comme l’une des plus extraordinaires contradictions du modèle français.
« En France, tout semble devoir être gratuit. L’école, les soins, les médicaments, les aides, les transports pour certaines catégories de population, les services, les dispositifs sociaux. On annonce régulièrement de nouvelles gratuités comme s’il suffisait de prononcer ce mot pour faire disparaître leur coût. »
Il s’interrompt pour boire une gorgée d’eau.
« Attention, je ne conteste pas la valeur de la solidarité. Je m’intéresse simplement à une étrange particularité du discours public français : on célèbre la gratuité d’un service tout en augmentant les prélèvements nécessaires pour le financer. »
Notre journaliste lui demande où se situe le problème.
« Mais dans le vocabulaire ! Rien n’est véritablement gratuit. Quelqu’un paie toujours. Le problème des Français… c’est qu’ils ont fini par oublier cette évidence. »
Le travail : une valeur en voie de disparition ?
Le professeur Vivaldius affirme avoir été profondément intrigué par le rapport des Français au travail.
« Dans certaines économies asiatiques, le travail, l’effort et la discipline occupent une place centrale dans les représentations collectives. En France, j’ai parfois eu l’impression que le travail était devenu une contrainte dont il fallait réduire progressivement les effets secondaires. »
Il reconnaît aussitôt que cette comparaison relève d’une caricature et que les cultures professionnelles sont diverses, y compris en Asie.
Mais son propos se fait plus incisif.
« Le débat français semble parfois moins porter sur la manière de produire davantage de richesses que sur la possibilité de réduire encore le temps consacré à les produire. »
Il énumère alors les congés, les RTT, les ponts, les jours fériés et les discussions récurrentes sur la réduction du temps de travail.
« Je ne dis pas que les Français ne travaillent pas. Beaucoup travaillent énormément. Mais votre débat collectif donne parfois l’impression que la réussite sociale suprême consiste à parvenir à travailler le moins possible tout en maintenant le maximum d’avantages…. Travailler moins tout en gagnant plus… »
Puis vient cette formule :
« La France voudrait le niveau de vie d’une grande puissance industrielle, les loisirs d’une société de vacances permanentes et la protection sociale d’un État dont les ressources seraient infinies. »
Le télétravail : travailler moins sans avoir l’air de le dire ?
Le développement du télétravail constitue, selon le Nobel imaginaire, un autre paradoxe français.
« Le télétravail peut parfaitement accroître la productivité lorsqu’il est bien organisé et adapté aux missions. Mais lorsqu’il devient un avantage accordé sans réelle mesure des résultats, il peut aussi servir à dissimuler une réduction effective du temps de travail. »
Le professeur décrit alors une scène qui l’aurait particulièrement amusé.
« J’ai demandé à un salarié français s’il travaillait le vendredi. Il m’a répondu : “Bien sûr, je suis en télétravail.” Je lui ai demandé ce qu’il faisait. Il m’a expliqué qu’il était disponible sur son ordinateur. »
Le scientifique lève les bras au ciel.
« Disponible ! Voilà une notion économique absolument fascinante. En France, être disponible pourrait presque devenir une unité de production. »
Il précise que son exemple est fictif et ne représente évidemment pas l’ensemble des télétravailleurs.
Mais il revient à son raisonnement :
« Lorsque la productivité d’un pays progresse trop lentement, chaque heure de travail réellement productive devient précieuse. Si l’on développe le télétravail sans objectifs clairs, sans contrôle adapté et sans évaluation des résultats, on risque simplement de déplacer les insuffisances de l’entreprise vers le domicile… et de réduire encore plus, finalement, la productivité de cette entreprise… La France est aux 35 heures… mais en télétravail, est-ce 35 heures effectives? Vos dirigeants politiques devraient se poser ces questions.»
Émeutes et violences urbaines : le pays qui reconstruit ce qu’il a laissé détruire
Lorsque notre journaliste évoque les violences urbaines et les émeutes qui ont marqué la France, le visage du professeur s’assombrit.
« Voilà une question particulièrement préoccupante. Un pays moderne doit pouvoir assurer la sécurité de ses habitants, protéger ses infrastructures et faire respecter ses lois. »
Le chercheur revient notamment sur les scènes de violences collectives : véhicules incendiés, commerces pillés, bâtiments publics dégradés, écoles attaquées et transports perturbés.
« Ce qui m’a stupéfié, c’est le paradoxe économique. L’État construit une école avec l’argent des contribuables. L’école est détruite lors d’émeutes. L’État doit ensuite emprunter ou mobiliser de nouveaux fonds publics pour la reconstruire. »
Il poursuit :
« Les habitants subissent les dégradations, les commerçants perdent leur activité, les services publics ferment temporairement, puis les contribuables financent les réparations. »
Notre journaliste lui demande ce que cela lui inspire.
« En France, on pourrait presque avoir deux administrations : une pour construire les équipements publics et une autre pour financer leur reconstruction après les violences. »
L’insécurité et l’autorité : des plans toujours nouveaux pour des problèmes anciens
Le prix Nobel s’est également intéressé aux trafics de stupéfiants, à la criminalité organisée et aux violences contre les agents publics.
« Certains territoires connaissent une véritable emprise des réseaux criminels. Des policiers, des pompiers, des enseignants ou des élus subissent des menaces. Dans le même temps, les gouvernements successifs annoncent régulièrement des plans de restauration de l’autorité. »
Il sourit tristement.
« Mais combien de fois faut-il annoncer le retour de l’autorité avant qu’elle commence réellement à revenir ? »
Il propose une explication toute personnelle :
« La France semble parfois penser que nommer un problème constitue déjà une première solution, qu’annoncer une réforme constitue la deuxième et qu’organiser une conférence de presse permet d’achever le travail. »
Le professeur poursuit :
« L’autorité ne se décrète pas devant les caméras. Elle s’exerce sur le terrain. Mais le terrain est beaucoup moins confortable qu’un pupitre ministériel. »
La justice : le temps qui passe plus vite que les procédures
Le système judiciaire français a également retenu l’attention du scientifique.
« Vous manquez de magistrats dans certaines juridictions, vos procédures sont parfois longues et vos prisons connaissent une surpopulation préoccupante. »
Le chercheur observe une contradiction :
« Un pays qui réclame une justice rapide mais dont certaines procédures prennent des années doit nécessairement s’interroger sur son organisation. »
Il ajoute :
« J’ai demandé combien de temps il fallait pour faire juger certaines affaires. On m’a répondu que cela dépendait de la complexité du dossier. J’ai demandé si l’on pouvait simplifier les procédures. On m’a expliqué qu’une réforme était à l’étude. »
Puis il conclut :
« En France, la justice est parfois si lente que le temps finit par devenir un personnage principal du procès. »
L’école : beaucoup de réformes, mais les mêmes difficultés
Le professeur s’est ensuite penché sur l’Éducation nationale.
« Voilà un pays qui possède une immense tradition intellectuelle, de grands mathématiciens, des savants exceptionnels et l’un des patrimoines littéraires les plus riches du monde. Pourtant, ses résultats scolaires soulèvent des inquiétudes persistantes. »
Il évoque les difficultés en lecture, en mathématiques, les inégalités scolaires et la discipline dans certains établissements.
« Chaque nouveau ministre semble arriver avec la conviction que tous ses prédécesseurs ont mal compris le problème. Il annonce donc une nouvelle réforme. »
Notre journaliste l’interrompt :
« Et cela ne fonctionne pas ? »
« Parfois si, parfois non. Mais la particularité française, c’est que le ministre suivant peut modifier le système avant même que l’on ait correctement évalué les effets de la réforme précédente. »
Puis il ajoute :
« La France a peut-être inventé la seule école au monde où les programmes changent plus vite que le niveau des élèves ne progresse. »
Les hôpitaux : des soins remboursés, lorsqu’on parvient à être soigné
Le chercheur assure avoir été surpris par les difficultés d’accès aux soins dans certains territoires français.
« Vous disposez d’un système de solidarité sanitaire impressionnant. Mais vous avez également des déserts médicaux, des urgences sous tension et des patients qui attendent parfois plusieurs mois pour consulter certains spécialistes. »
Il évoque un échange imaginaire avec un patient.
« Je lui ai demandé s’il avait un médecin traitant. Il m’a répondu qu’il en cherchait un. Je lui ai demandé depuis combien de temps. Il m’a répondu qu’il avait presque oublié. »
La bureaucratie : l’industrie nationale qui ne connaît jamais la crise
Mais le domaine dans lequel le professeur Vivaldius reconnaît une véritable supériorité française est celui de la complexité administrative.
« Vous pouvez fermer une usine, perdre des emplois, rencontrer une crise budgétaire ou manquer de médecins. Mais il existe une activité qui semble toujours prospérer : la production de procédures administratives. »
Il explique :
« Lorsqu’une règle pose problème, on ajoute une règle. Lorsque deux administrations se contredisent, on crée un organisme de coordination. Lorsque cet organisme rencontre des difficultés, on nomme une mission d’évaluation. »
Le professeur rit franchement.
« Et lorsque la simplification administrative devient une priorité nationale, on crée un comité interministériel de simplification ! »
Il aurait même tenté de calculer le coût des différents dispositifs chargés de simplifier l’action publique.
« J’ai abandonné. Il aurait fallu créer une commission pour m’aider. »
Une classe politique qui gouverne à coups d’annonces
Pour le chercheur grec, les difficultés françaises ne sont pas uniquement économiques. Elles concernent aussi la capacité du pays à prendre et à maintenir des décisions de long terme.
« La France possède une classe politique particulièrement douée pour annoncer des mesures, dénoncer celles de ses adversaires et présenter des réformes comme historiques. »
Il poursuit :
« Mais l’instabilité politique actuelle, les rivalités partisanes et la multiplication des affrontements rendent parfois difficile la continuité des politiques publiques. »
Notre journaliste lui demande s’il considère cela comme une spécificité française.
« Non, naturellement. Mais la France y ajoute un talent oratoire exceptionnel. Vous pouvez passer trois heures à écouter un débat sur une réforme et en sortir sans savoir précisément ce qui va changer. »
Puis il lâche :
« Dans d’autres pays, les dirigeants sont jugés sur ce qu’ils accomplissent. En France, ils consacrent parfois une énergie extraordinaire à expliquer ce qu’ils ont l’intention d’accomplir. »
La conclusion du Nobel
Après près de deux heures d’entretien, notre journaliste pose une dernière question au professeur Anthon Vivaldius.
« Monsieur le professeur, pensez-vous réellement que la France soit un pays perdu ? »
L’économiste grec regarde un instant l’Acropole depuis la fenêtre de son bureau.
« Voyez-vous, la Grèce a connu des guerres, des faillites, des crises politiques et une crise de la dette particulièrement douloureuse. Nous savons ce que signifie la fragilité économique. »
Il reprend :
« La France, elle, possède encore des atouts extraordinaires. Mais votre pays semble parfois prisonnier de ses contradictions. Il veut davantage de services publics sans augmenter les dépenses. Il veut moins d’impôts sans réduire les avantages. Il veut davantage de sécurité sans parvenir à éliminer les violences. Il veut une économie plus compétitive tout en débattant continuellement de la manière de travailler moins. Il veut une meilleure école tout en la réformant sans cesse. »
Puis vient sa conclusion :
« Le problème de la France n’est pas qu’elle manque de richesses, de talents ou d’intelligence. C’est qu’elle semble avoir développé une capacité exceptionnelle à transformer ses propres ressources en problèmes qu’elle finance ensuite à crédit. »
Notre journaliste lui demande alors si une solution existe.
« Bien sûr. Il faudrait commencer par regarder les problèmes tels qu’ils sont, mesurer les résultats des politiques publiques, privilégier l’efficacité aux annonces et accepter qu’aucun système de solidarité ne peut durablement distribuer davantage de richesses que celles qu’une économie parvient à produire et à financer. »
Un silence s’installe.
Puis le professeur ajoute avec un sourire :
« Mais je crains que cela nécessite un changement trop… trop… trop considérable dans les habitudes politiques françaises… »
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Source des images: lcln
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